Pendant que Barde trottine déjà dans les champs, cueillant au passage quelques crocus, oubliant même de tuer, la mémoire de l’Exécuteur se perd dans le bleu métallique du ciel et Monsaigneur a décidé de prendre congé.
Cette année, le printemps a fait des siennes et nos plumes aspirent à la liberté, pas même un Conte Harper ne les aurait plaquées au clavier.
Pour une dernière fois, entre ordinateurs et chandelles, lisez nos sombres nouvelles.
Bon été !
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Amnésie d’outre-tombe par L’exécuteur des hautes œuvres (Ianik Marcil)
Comment en suis-je arrivé là, je ne m’en souviens plus. Il n’y a aucune lumière dans la pièce où je me trouve. Le noir total.
— Il y a quelqu’un ?
— Oui, me répond une voix métallique mais féminine (ou l’inverse).
— Qui êtes-vous ?
— Vous ?
— Je ne sais pas comment je suis arrivé ici…
— Mais vous, qui êtes-vous ?
— Heu…
Zut. Qui suis-je ? Comment répondre à ça ?
— Je m’appelle… heu… je m’appelle…
C’est le comble ! Non seulement je ne sais pas ce que je fais ici, mais je ne me souviens plus de mon nom !
— Bien, hum, ça peut vous paraître étrange, mais je ne m’en souviens plus…
— Ha ha ha ! très drôle !
— Mais non, ça n’est pas drôle du tout !
— Moi, je trouve ça drôle.
— Et vous, quel est votre nom ? (Elle commence à m’énerver celle-là avec sa voix de robot.)
— Kat Senkat
— Kat Senkat ?
— Oui.
— Et où sommes-nous ?
— Dans le noir, manifestement.
— Vous avez un sens de l’humour particulier.
— On le dit. Je suis pleine de surprises. J’apparais au moment où on ne s’y attend pas et où on le désire encore moins.
— C’est bien sympathique tous ces mystères, mais ça ne me dit pas où nous sommes et qu’est ce que j’y fais.
— Nous ne sommes nulle part et si je me fie à ce que vous me dites, vous ne faites pas grand chose.
— Et vous, vous y faites quoi ? (Elle commence à me taper sérieusement sur les nerfs celle-là.)
— Rien.
— Rien ?
— J’attends que vous agissiez.
— Je voudrais bien, mais, premièrement, je ne vois rien, deuxièmement, je ne me rappelle de rien et troisièmement, je ne sais pas où je suis. Ça n’incite pas beaucoup à l’action, tout ça…
— Si vous le dites.
Bon, inutile de dialoguer avec cet être invisible et métallique. J’ai beau essayer de me souvenir, rien. C’est le vide en moi. Pourtant si je parle et réfléchis, je n’ai pas tout oublié !
J’enrage, essayons l’action. J’essaie d’avancer mais comme tout à l’heure je me heurte à des murs sitôt que j’ai fait deux pas. On dirait que je suis dans un tout petit placard. Les murs sont lisses. Je tâte le sol, tout aussi lisse et froid. Du marbre, peut-être… Le plafond est inatteignable. Aucune fissure, aucune ouverture.
— Vous savez comment on peut sortir d’ici ? que je demande à la voix.
— Non.
Décidément d’aucune aide, cette pouffiasse de métal.
— Fille d’acier !
— Hein ?
— Laisse tomber.
J’entreprends de tâter chaque centimètre carré des murs. Après un très long moment, je sens une petite protubérance. Victoire ! C’est un interrupteur !
Et c’est là que je me souviens de tout, instantanément : il fallait que je reboot ma machine, je n’avais plus accès à ma mémoire…
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Testament d’un Tueur à pages publié par Edgar Strabéri
Lettre trouvée sur le bureau de Monsaigneur :
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Montréal, 15 avril 2011
La terre est assez immonde, le monde assez atterré. Je n’écrirai pas un mot de plus, qui puisse ajouter à cette ambiance quelque notion d’inhumanité. Je vois l’été, son éclatante lumière m’appelle hors de ce siècle trop sombre. Je compte la suivre, plume bien ancrée sur ma postérité.
J’ai tenté de tuer, mais mes victimes restaient bien en vie. Le virtuel ne tue pas plus que le ridicule ne le fait, c’est ridicule, mais c’est un fait. Pendant qu’un dictateur décédait à l’autre bout de la planète de manière surréaliste et bien écrite, un autre naissait ici, réel et hypocrite. Aucun conte accompagné de harpe ne viendra jamais à bout des exploiteurs et des tyrans, ils ne peuvent que toucher le cœur des lecteurs bien pensants.
Mais le lecteur en pense quoi ?
Ô peuple ! Suppôt d’un saigneur ! Qui voudrais-tu que je tue ? Quelle lapidation veux-tu voir qui ne tu n’aies pas déjà dégoûtée sur Youtube ? Voudrais-tu que je lance la première pierre à Rock, sorti de prison ? Préfères-tu que je tranche la gorge de son patron ? Du pain et des jeux jamais ne divertissent l’esprit ni n’apaisent l’âme. Je me rends ainsi, à l’évidence, léguant mes mots à la providence. Je pars, avant de vous entendre crier « Au tueur ! »
Tuer pour de l’argent ne rapporte jamais; je n’ai jamais fait d’argent, et ça me tue. Quelle belle antiphrase ! Quels humains pauvres nous faisons, hantés par la richesse, voire pire : la sainte-noblesse. Pour elle, nos moindres gestes sont calculés. Tendre la main rapporte beaucoup plus à celui qui la prend, qu’à celui qui la tend.
Le culte de l’image…
Pourquoi alors ai-je créé ? Est-ce que mon art maugrée ? Pourtant, je le fais prospérer cet art, j’y suis prospère, je crée, je figure-de-stylise, j’aide mon prochain avec style. Je tue et ce n’est pas un accident. Et l’on me lit. Et l’on en jouit. Mais de l’autre main, serai-je maudit ?
Chacun pour l’autre est anormal et, se croyant normal, juge l’autre à son tour. Les psychologues des uns s’avèrent souvent être les fous des autres. Certains, comme Peter Pan, utilisent leur syndrome pour planer, moi j’ai pris mon envol grâce à la plume d’un esprit dédoublé. Je suis Monsaigneur, le produit littéraire de démence, multiplié par dépendance; une équation obscure tirant maintenant sa révérence pour vivre et laisser vivre tout concept, tout personnage, toute image.
Comment ?
J’écris comme je respire et je respire parce que je suis écrit. Je suis écrivain fictif qui mourra comme il nait chaque semaine : par la lumière des chandelles de son auteur. Une immolation. Un incendie.
Je sais que Strabéri publiera cette lettre, c’est un salaud de confiance, toujours là pour exterminer d’autres salauds. Je suis persuadé qu’il sera heureux de voir disparaître son double sans y avoir mis le moindre effort, préférant me laisser m’éliminer plutôt que me gracier d’un simple pardon, le sale petit colon.
Je t’accorde cette faveur Strabéri, je te rends ta liberté en signant moi-même cette dernière nouvelle du mot :
FIN
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